Revue de presse par Antoine Guillot mai 2015 France Culture

De l’inculture des élites

Malgré les « pactes pour la culture » claironnés par le ministère du même nom, la culture reste la variable d’ajustement de nombreuses collectivités en ces temps de baisse des dotations de l’Etat. Un inintérêt pour le service public de la culture qui reflète les pratiques des élites françaises…

“La ministre de la Culture Fleur Pellerin prévoit qu’une « quarantaine » d’agglomérations en France seront signataires à la fin du mois de mai du « pacte pour la culture » proposé par le gouvernement les incitant à préserver les crédits de la culture dans leur budget, a-t-on pu lire dans La Croix. Lancé en janvier dernier, ce pacte prévoit que l’Etat stabilisera ses financements pour une durée de trois ans pour les villes et agglomérations signataires, confrontées à des arbitrages difficiles mais qui auront décidé de ne pas sacrifier d’équipements culturels.” Oui, parce qu’en général, comme nous l’avons déjà beaucoup raconté ici, et comme Jean-Paul Angot, le président de l’Association des Scènes nationales et directeur de la MC2 Grenoble, s’en désole auprès de Joëlle Gayot dans Télérama, “la culture est devenue la variable d’ajustement des collectivités pour qui la baisse des dotations de l’Etat ne peut rester sans conséquence. Les arbitrages politiques locaux ont toute latitude pour faire porter sur telle ou telle part de leur budget cette sous-dotation. Or, des conservatoires aux grands établissements, personne n’échappe à la baisse des financements. Il n’y a quasiment pas un seul théâtre qui ne subisse de réductions. Ce mouvement marque une volonté de restriction avec, en sous-texte, cette idée : la culture, ça coûte trop cher.”

« Une France de boutiquiers »

“Certes, la crise est là, qui touche tous les secteurs de la société. Mais ce n’est pas seulement d’argent qu’il s’agit, estime Fabienne Darge dans Le Monde. Toute une génération de politiques et de « décideurs » semble n’avoir plus aucune notion de ce que le service public du théâtre (de la culture en général, ou de l’audiovisuel, ou…) signifie. Les fondamentaux sont perdus, le socle théorique et politique qui a fondé tout cet édifice, et que l’on pourrait résumer par la fameuse phrase de Jean Vilar – « le théâtre, au premier chef, est un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité » –, est devenu complètement friable. On coupe les budgets non seulement parce que l’argent manque, mais parce qu’on n’a plus de vraie notion de la mission, et des enjeux – alors même que les politiques, de droite ou de gauche, agitent, depuis les événements de janvier, le terme de « république » comme un mantra. Le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, qui […] est devenu, à 72 ans, la conscience politique et réflexive du théâtre français, n’y va pas par quatre chemins. Citant le philosophe allemand Theodor W. Adorno, il parle même d’une « désartification » d’une élite politique et médiatique devenue, selon lui, « déculturée », et qui méprise le théâtre et « l’intelligence critique qu’il permet ». « La dégradation des moyens économiques a permis une libération de la paresse intellectuelle, analyse-t-il. On est revenu aujourd’hui, alors même que nous sommes sous un gouvernement de gauche, à une France de boutiquiers, digne de celle que représentait Labiche dans ses pièces. La vie théâtrale en France est d’une créativité et d’une vitalité foisonnantes, mais elle n’intéresse pas les personnes en situation de pouvoir, qui semblent avoir perdu toute notion de ce que sont l’imagination et la gratuité « , ajoute le metteur en scène. Cette perte de visibilité du théâtre est en général justifiée, là aussi, par des arguments comptables. Les statistiques nous apprenant que 8 % de la population française fréquente les théâtres, et que les jeunes mettraient peu les pieds dans les salles, on ne pourrait décemment continuer à subventionner à cette hauteur un art aussi « élitiste ». […] Le paradoxe, c’est que le théâtre est taxé d’élitisme par une élite qui n’y va pas, quand elle fréquente l’opéra, qui reste un art moins présent dans la vie courante des jeunes gens d’aujourd’hui.”

« On n’est pas obligé d’être tous les soirs au théâtre pour concevoir la nécessité d’une politique culturelle . Encore faut-il s’y rendre assez souvent pour être cultivé soi-même. »

« Les politiques nous méprisent et aussi l’intelligence critique que permet le théâtre, renchérit Jean-Pierre Vincent dans une interview à Télérama, en réaction aux propos de Manuel Valls sur le supposé « silence » des hommes et femmes de culture face au danger du Front national. Combien de fois ai-je entendu : “Vous n’intéressez personne !” Si eux s’intéressaient davantage à nous, venaient aux spectacles, ils verraient comme nos publics sont jeunes et enthousiastes ; et nos engagements omniprésents. » Omniprésent Jean-Pierre Vincent, qui ouvre également d’un billet titré « Alerte ! » un tout nouveau et passionnant trimestriel, théâtre(s), qui “veut apporter « un regard neuf, vivant et engagé » sur l’actualité de la création mais aussi sur tous ceux qui la font.” “On n’est pas obligé d’être tous les soirs au théâtre ou au concert pour concevoir la nécessité d’une politique culturelle, nuance Jean-Pierre Vincent dans son billet. Encore faut-il s’y rendre assez souvent pour être cultivé(e) soi-même… […] Oui, notre société est devant l’urgent problème de l’exclusion, culturelle en particulier. Nos compagnies, théâtres, scènes nationales, redoublent quotidiennement d’inventions pour combler cette faille, à leur mesure. Les élus ne manquent pas de nous demander, tout aussi quotidiennement, de résoudre ce problème devant lequel ils sont impuissants. Mais tout cela passe par notre possibilité de créer, de nourrir l’imagination et l’esprit critique de nos contemporains. Sans art, pas de démocratisation possible de l’art ! L’art est pédagogique en tant qu’art et non en tant qu’art pédagogique, car alors il n’est rien, et le rien ne peut rien enseigner. Les « exclus » ne sont pas si déculturés qu’on ne le croit, poursuit le metteur en scène, mais il faut absolument parvenir à un ressaisissement des « inclus » sur la fonction réelle et active de l’art dans notre société. Pour cela, le Président de la République et son gouvernement ont des projets en or entre les mains : le projet de loi sur la création – mais lequel et pour quand ?, la loi sur la décentralisation – mais le mot « culture » y sera-t-il même présent ? Autant d’occasion pour vivifier le débat, les prises de conscience, les perspectives et les vraies réformes.”

Revue de presse d’Antoine Guillot

11 05 2015 France culture

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