« Compagnies et territoires », 20 janvier 2015

Communication de Bérangère Vantusso* – le 20 janvier 2015 au CCAM de Vandoeuvre les Nancy – Dans le cadre du débat public sur « Lʼavenir du secteur artistique à lʼheure de la réforme territoriale ».

« une compagnie ça commence souvent par quelques personnes qui se réunissent pour porter ensemble un regard artistique sur le monde et le partager. Cʼest un acte de création, une prise de position face au monde, cʼest une pensée qui agit, mue par les valeurs du service public.

une compagnie ne monte pas « des projets », elle écrit une histoire.

Au début elle le fait sans le savoir, mais très vite lʼhistoire apparaît. Très vite il y a un rapport au temps particulier, un parcours dont chaque étape sʼarticule de création en création.

Cʼest sur cette notion de parcours que je souhaite mʼexprimer afin de témoigner des liens très étroits et protéiformes qui unissent une compagnie avec les acteurs du spectacle vivant dʼun territoire.

Lʼ histoire dʼune compagnie est faite des artistes qui lʼécrivent, et des spectateurs qui lʼécoutent.

Mais cette histoire sʼécrit aussi avec ceux qui accompagnent ce geste – les lieux de création et de diffusion et les partenaires institutionnels qui pensent et structurent des politiques culturelles. Une compagnie travaille en lien étroit avec eux – théâtres de ville, scènes conventionnées, scènes nationales, CDN – directions des affaires culturelles des villes, des agglomérations, des départements, des régions.

Ce sont eux les premiers interlocuteurs, ceux qui partagent les rêves et les utopies, ceux qui produisent les spectacles, ceux qui viennent les voir, ceux qui les accueillent, ceux qui élaborent les dispositifs dʼaide à la production, à la diffusion, à la reprise, ceux qui permettent la rencontre avec les spectateurs.

Le parcours idéal pourrait sʼénoncer de la manière suivante :
la compagnie commence par « émerger » – voyez lʼimage – elle est une compagnie émergente, ça veut dire que peu de gens la connaissent mais que «, selon les experts », il semblerait quʼelle gagne à être connue.
Elle crée de nouveau, elle affine son projet artistique.

Elle gagne en visibilité – plus de public, plus dʼexperts.
Elle élabore des ateliers de pratique artistique avec les responsables des relations avec les publics, dans les écoles, les collèges, les lycées, avec les amateurs, et jʼen passe. Elle est une pièce maîtresse de toute la démocratisation culturelle, de lʼaccès pour tous à lʼart et la création.

Elle se structure, elle bénéficie dʼaides ponctuelles de la Drac, la ville, le département ou la région ( ou les quatre dans le meilleur des cas) dans le cadre des financements croisés.

La compagnie a encore des choses à dire, elle a besoin de temps de recherche et dʼexpérimentation, les lieux renforcent leur accompagnement, lʼaccueillent en résidence de création ou lui proposent dʼêtre associée. Les tournées commencent à sʼétendre hors de la région dʼimplantation. Elle développe parfois des projets européens.

Le projet artistique sʼaffirme – il arrive aussi quʼun spectacle soit moins abouti que les précédents – et là, elle a trois fois plus besoin de ceux qui participent à lʼhistoire depuis le début. Elle recommence autrement.

Elle élargit le réseau de ses partenaires, parfois la Drac la conventionne, parfois la région la conventionne, le département, la ville. Il existe même des conventions multipartites. La compagnie peut alors – enfin – travailler de manière pérenne, voire même créer des postes fixes et continuer ainsi à se développer.

Elle commence à trouver des producteurs hors de sa région, de nouveaux partenaires qui sʼajoutent aux historiques, créant des dynamiques territoriales à une autre échelle.

Et pendant ce temps, dʼautres compagnies sont en train dʼémerger -Voyez lʼimage – (Jʼai bien précisé quʼil sʼagissait dʼun parcours idéal – la réalité est souvent moins

fluide, mais cʼest encore un autre débat.)

Une compagnie se déploie donc sur deux plans simultanés : celui de son geste artistique, et celui de son réseau de travail.
ET à chacune des étapes de ce parcours, il y a des partenaires, il y a du dialogue, il y a des relations humaines, il y a des gens qui se connaissent – artistes, directeurs, spectateurs, conseillers, experts.

Une compagnie commence quelque part et la proximité est le premier maillon du développement. Cʼest pour dynamiser ces liens – qui permettent lʼaccès de tous à lʼart et à la création – que le secteur culturel français sʼest structuré au fil des décennies autour dʼune compétence partagée entre chaque échelon territorial. Cette réponse politique, par des dispositifs complémentaires et des financements croisés, a permis de développer un maillage territorial dʼune finesse inégalée.

Pourtant au cœur de ce maillage, les compagnies ont souvent lʼimpression dʼêtre « la petite pièce du dessous », la première a être écrasée quand le secteur culturel commence à se fissurer. Or, la réalité est simplement lʼinverse.
Nous sommes la première pierre de lʼédifice.

Sans le premier geste de création, plus rien ne se passe.
Nous sommes le début de lʼhistoire et pourtant nous sommes de plus en plus fragiles.

Aujourdʼhui, dans la continuité de lʼhistoire de la décentralisation en France, face à la diminution constante des crédits alloués à la création artistique, face au flou relatif à la réforme territoriale souhaitée par François Hollande, face au désengagement progressif du Ministère de la Culture,

les compagnies sʼinquiètent des conséquences directes de la réorganisation des compétences entre collectivités.

Que vont devenir les Directions Régionales des affaires culturelles ?
Que faire des financements croisés entre les collectivités et lʼEtat ?
Quel est l’avenir du soutien des conseils généraux à la culture et de la préservation des dotations de l’Etat aux collectivités pour leur politique culturelle ?
Qui seront nos interlocuteurs, et comment sʼorganisera lʼ expertise de nos créations ? Qui sera garant de la liberté de création et de programmation ?
Qui sera garant de lʼéquité territoriale et du maintien des moyens nécessaires à lʼindépendance de la création artistique ?

Derrière chacune de ces questions sʼexprime la crainte dʼune hypothèque du secteur culturel public et dʼune très grande fragilisation de la création.

Cette réforme est une étape déterminante pour la définition des politiques publiques des prochaines décennies.
Aujourdʼhui plus que jamais, elle doit être l’occasion d’un nouveau développement du secteur culturel,

Aujourdʼhui plus que jamais elle doit affirmer par des choix politiques forts que lʼart et la création sont les leviers fondamentaux de la pensée et de la liberté. »

* Bérangère Vantusso est metteure en scène de la compagnie trois-six-trente créée en Lorraine en 2000 et conventionnée par la Drac depuis 2010 .

Pour télécharger le document ou le lire en pdf c’est ici Vantusso.communication 20 janvier

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