« Création et amateur « celui qui est capable d’aimer » », 20 janvier 2015

Contribution de Gaël Leveugle, cie Ultima Necat, directeur artistique

Le rôle du politique respectueux de la démocratie est de s’interdire le droit à la définition de l’art contemporain et de garantir l’indépendance et les moyens de la création.

Je parle depuis ma place d’artiste. Je ne comprends mon œuvre que quand elle rencontre son destinataire ; quand j’observe son altération dans la résonance collective qu’est l’écoute des destinataires. Ceux qu’on appelle par ailleurs public. Je prends aujourd’hui position côte à côte avec les structures / lieu alors que notre position naturelle serait plutôt de nous faire vis à vis. Non pas face à face, nous sommes en fait à deux points différents, mais nécessaires l’un à l’autre, de ce qui fait oeuvre. Qui oeuvre. Vis-à-vis, pour nous poser les problèmes sains qui nous feraient évoluer mutuellement dans nos pratiques car, par essence même, la nature des oeuvres change et la nature des destinataires à ces oeuvres change, dans une relation étroite et non causale, mais inextricable. Si ma fonction est l’élaboration et la performation d’œuvres, la fonction des lieux d’accueils est la mise en relation de ces œuvres avec leurs destinataires.

 

Nous sommes côte à côte pour défendre nos moyens et notre indépendance. Il est du devoir de l’état et des collectivités de les garantir. Et celles-ci sont en danger aujourd’hui. Dans la culture comme ailleurs, depuis une cinquantaine d’année, on voit se produire un phénomène de renversement des filières. L’aval prend le pas sur l’amont. Pour l’agriculteur, c’est la grande distribution qui décide s’il doit cultiver des carottes ou des navets. Pour l’audiovisuel, depuis un moment déjà c’est la diffusion des chaînes de télévision qui gouverne la production des oeuvres. On comprend, -sans forcément y souscrire, -que les critères d’évaluations de l’économie néolibérale se soient infiltrés dans la gouvernance des industries culturelles, pour cause qu’elles sont profitables. On le comprend moins quand on les retrouve dans les productions culturelles non profitables, comme la création dans le spectacle vivant. C’est ici le témoignage d’un glissement de patterns d’une idéologie économique qui écrase la pensée de ce que devraient être les politiques culturelles en matière de création artistique.

On le retrouve dans les faits. Je laisse le soin aux structures de faire l’analyse des critères qui sont retenus pour évaluer leurs résultats. Je me bornerai à noter les déclarations du ministères en octobre qui mettait en concurrence les résultats du théâtre privé et du théâtre public. Cette mise en concurrence, elle aussi pattern de gouvernance emprunté au management post fordiste on le retrouve décliné en plusieurs endroits. Notamment dans la rédaction des dossiers de subventions sous forme d’appels à projet. Qu’est-ce que cela signifie ? Je renvoie à l’excellent édito de Régis Hebette en 2011 dans le programme de saison de l’Echangeur. Outre l’effet de mise en concurrence des artistes les uns avec les autres, ça fait d’eux des prestataires de service, venant remplir une mission dont le maître d’oeuvre est le politique. Le geste de l’artiste est effacé au profit de celui du politique. Nous voyons les conséquences de cet état de fait dans les nombreuses mains-basses faites par les élus en ce moment sur les directions, et les programmation. Jusqu’au cas de Quimper avec un élu qui met en garde les programmateurs d’un festival.

Les méthodes d’évaluation doivent être revues avec grande méfiance, car on le sait, et c’est aussi un pattern du management post-fordiste, la gouvernance par l’évaluation est un moyen efficace de déguiser un contrôle en autonomie prétendue. Or notre mission conjointe, mission de service public, est justement de contrecarrer la symbolique de la culture marchande et médiatique qui agit par la captation de l’attention et du désir( patente depuis l’e discours de Patrick le Lay sur le “temps de cerveau disponible”); Le rôle de l’artiste, de l’oeuvre, est, entre autre, de rendre manifeste ce qui nous agit tragiquement pour en faire un objet que nous pourrions alors manoeuvrer. Notre rôle c’est d’offrir de bricoler ensemble du symbolique. Ce symbolique qui permet le débat, permet la distance et permet d’éviter l’écueil des mécanismes communautaires parce qu’il est à la source de toute société. Je ne peux m’empêcher d’analyser les attentats des 7 et 9 janvier derniers comme l’expression d’une catastrophique misère symbolique. Il y a donc ici, une responsabilité politique de premier ordre.

Nous ne pouvons donc pas plus considérer les médias de culture et la création artistique sur le même plan, comme à mettre potentiellement en concurrence dans leur rapport à l’attention collective. Car l’un fait culture et l’autre rupture par la création.

La paupérisation symbolique c’est aussi le danger des simplification langagières qu’entraine parfois l’outillage politique. Ainsi les mots amateur et création, tels qu’il se filent aujourd’hui à la suite des communiqués, des rapports et des circulaires. On restreint ces dernières années le sens d’amateur au sens de : celui qui pratique en amateur. Le vrai sens premier d’amateur c’est : celui qui est capable d’aimer. Au sens d’amateur d’art. Quelqu’un qui a les moyens d’aimer, qui a les moyens de cultiver son amour pour les oeuvres. Dans l’histoire de la république, éviter que l’amour des oeuvres et la puissance émancipatrice qui l’accompagne soient l’apanage d’une élite, est une responsabilité dont la prise d’acte a été la démocratisation culturelle de Malraux.

Bien que pratiquer en amateur soit un excellent moyen de cultiver son amour pour l’art, ce n’est un curseur ni nécessaire, ni suffisant. La restriction sémantique du mot amateur fait de cette pratique une monnaie d’échange politique, car on voit venir le moment où on met en concurrence les oeuvres amateur et les oeuvres professionnelles. Et c’est une hérésie que cette mise en concurrence.

Double hérésie même parce que d’une, on voit que cette concurrence est mal placée puisqu’il s’agit de deux pratiques nécessaires l’une à l’autre et non pas antagonistes, donc pas concurrentielles l’une de l’autre : les oeuvres ont besoin d’amateurs et les amateurs ont besoin d’oeuvres. Et de deux parce qu’ainsi on chante la fable démagogique extrêmement aliénante que l’acte de création est l’apanage de tous et que c’est dans l’excellence qu’on distinguerait l’artiste du non artiste. On réduit l’objet d’art à une reconnaissance de marché, marché qui reconnaitrait la valeur, l’excellence ou le talent. Comme si on ne savait pas que le marché inventait la valeur des choses (je renvoie aux travaux critiques autour des artistes dits capitalistes Damien Hirst et Jeff Koons). Ainsi, on évacue la réalité que l’acte de création artistique est avant tout un engagement de rapport de fond symbolique avec la société, au lieu d’être une instance déplaçable à tout acte, une simple question qualitative. Un artiste est artiste de part son adresse aux autres indépendamment de sa qualité. Il existe des artistes médiocres tout comme les amateurs ne sont pas tous éclairés, et certaines oeuvres amateurs sont plus appréciables que des oeuvres professionnelles. On évacue que l’artiste a une place, une fonction dans la société ni plus ni moins utile qu’un comptable ou un boulanger (plus ou moins créatifs). On en fait une valeur idolâtre qui obstrue le rapport à l’oeuvre, on crée des échelles de valeurs évaluables (ce n’est pas un hasard que l’accroissement du mot excellence dans les discours) et aliénantes.

L’enjeu de se ressaisir de ce que sont les mots création et amateur c’est requestionner l’importance politique de l’artiste et des institutions qui permettent à tous le rapport aux oeuvres. C’est d’un côté refonder la place de l’artiste au coeur du processus politique culturel, et de l’autre migrer du concept de public à celui de destinataire des oeuvres, et d’accorder à ces destinataires d’être le vrai lieu de la transformation symbolique collective. C’est à dire d’être en somme mis en moyen d’être à leur tour les destinateurs des transformations sociales qui les regardent, à la mesure de tout ce que l’histoire en mouvement leur oppose. C’est un enjeu premier de démocratie, que ce ne soit pas le prince ce destinateur, pas le maire de Quimper qui puisse dire ce qu’est une oeuvre, ce que doit rencontrer son public. La transformation des configurations politiques de l’état et des territoires doit absolument être l’occasion de refonder profondément les politiques de création sur ces bases fondamentales. »

Pour télécharger le document ou le lire en pdf c’est ici 150120_Contribution Gaël Leveugle

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