ENFANTER LE MONDE par Odile Massé (4L12)

On a quinze ans, on lit Rimbaud, on veut parcourir le monde, on lit Artaud, on lit Euripide, les Surréalistes, Dada, on se dit que la poésie peut changer le monde, on rêve de justice, on rêve d’utopie et on pleure sur les désastres du monde, on tremble devant des acteurs, on rêve le monde et on lit Shakespeare, on lit Beckett, on rit avec les Marx, avec aussi Keaton, on pense que le théâtre peut inventer le monde, on découvre Grotowski, on rencontre sa méthode, on part en Afrique, on pense que le théâtre c’est le monde, on rencontre Jean-Marie Serreau, on croise Jean Rouch, Aimé Césaire, Wole Soyinka, on pense que le théâtre peut changer le monde, on fonde une troupe, une troupe qui ressemble au monde tel qu’on le désire, une compagnie pour partager les rêves et partager le pain, et on regarde le monde avec les yeux de la troupe qui chaque jour crée le monde dans l’imaginaire du théâtre

on a deux fois, trois fois quinze ans et on rêve toujours d’aventure et voici que l’aventure c’est la troupe, avec elle on traverse le monde, on rencontre Kantor, on croit qu’avec le théâtre qui est le monde on peut aussi traverser les murs, et voici que des murs tombent, et des bombes aussi, voici que le monde est un massacre, on avance, on avance sur le plateau, on avance dans la vie et on voit que le monde avance loin du théâtre et loin du désir, on tente de réparer le monde par le rire, on enrage, on pleure de rire noir, on comprend qu’on ne peut pas changer le monde mais seulement donner à quelques uns le désir d’inventer le monde, on pense qu’il faut vivre en accord toujours avec son désir, et on tisse des liens avec des êtres humains, des liens dans l’imaginaire et des liens dans la vie, on sait maintenant que le monde tourne hors de la poésie, hors du théâtre, hors du partage, on découvre la mort et malgré tout on continue, on avance sur le plateau, sur la voie qu’on cherche toujours à tracer, on est engagé dans l’exploration des terres de l’imaginaire, on y est engagé avec d’autres et tous ensemble on avance dans le nouveau siècle

on a quatre fois quinze ans, on écoute ceux qui ont maintenant quinze ans et veulent changer le monde, on avance avec ceux qui ont deux, ou trois, ou quatre fois quinze ans et on partage avec eux le désir de créer le monde, on se dit que même si le monde se refuse, et parce que le monde se refuse il faut encore lui parler, encore l’inventer, car le monde est infini comme la vie toujours et chaque jour à inventer, on avance, on rêve, on apprend la sagesse, on pense qu’il faut avancer jusqu’à cinq ou six fois quinze ans, on pense que le plateau du monde est aussi vaste que le monde et qu’il faudra vraiment du temps, peut-être même sept fois quinze ans, vraiment du temps, pour copuler avec le rêve et mettre enfin le monde au monde.

Odile Massé

(4 Litres 12)

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