« La maison ça m’a pas plu » contribution de Gaël Leveugle, juillet 2015

« La maison ça m’a pas plu. Je vous le dit de go. Pour moi, ça ne représente pas… ça ne représente pas ce qu’est du théâtre en période de fêtes. Je veux bien qu’on s’adresse à des enfants de plus de 6 ans. Je veux bien. Mais ce que j’ai vu c’est pas ça. Alors on a le droit de présenter … et vous avez la possibilité de faire les ouvertures que vous voulez… Mais moi qui est le maire de cette ville je vous demande de faire attention. Je veux qu’on ait un spectacle populaire, accessible, compréhensible par tous. Et j’ai pas trouvé. En tout cas, [passage incompréhensible sur la bande audio, NDLR] c’est une première, pour l’ouverture d’aujourd’hui. Mais n’empêche que le ton doit être donné dans cette direction là. C’est les consignes que je donne. Je vous souhaite en tout cas de bonnes fêtes de Noël. »

Ludovic Jolivet, maire de Quimper, discours à l’ouverture du festival Théâtre à tout âge, Quimper, 13 décembre 2014.

Deleuze disait que l’information consistait en des mots d’ordre. Il y a des mots carrefours qui jalonnent nos causeries collectives (médiatiques) et les envolées tribuniciennes. Ils signent leur époque et finissent par tenir lieu d’arbres remarquables, de repères sur les cartes d’état major de la pensée commune. En ce moment, pour ce qui concerne les politiques culturelles, les mots d’élitisme et de citoyenneté sont de ceux-là. Plus largement, le mot de décomplexion se promène un peu partout sur les sentiers de la chose commune.

 

Il est intéressant de revenir sur le discours de Ludovic Jolivet, qui est une sorte de non-événement au plan des relations culture / politiques. Bien au contraire, il est emblématique de ce qui se voit un peu partout, et qui est en fait déjà à l’œuvre depuis quelques dizaines d’années. En revanche il marque, par l’impression de violence qu’il laisse, par la décomplexion d’un élu qui adresse ouvertement mises en gardes et consignes. L’intervention autoritaire du politique sur la création et sur sa diffusion au plus grand nombre sort du bois, et c’est sans doute plus parce qu’elle s’assume pleinement de droit que par ce qu’elle nous informe de l’enjeu politique qu’elle sous-tend, qu’elle nous ébranle. Elle rappelle à notre mémoire l’assertion ouverte du président de TF1, Patrick Le Lay, en 2004, sur le rôle qu’il se donnait de vente de « temps de cerveau humain disponible à Coca Cola ».

Dans la rhétorique de l’élu, l’argent public ne doit pas servir à produire des biens qui ne touchent qu’un nombre restreint de personnes. Il dénonce l’élitisme des œuvres et la faute de ceux qui les programment. Mais la question n’est en fait pas quantitative, et ce n’est pas par prétention de vertu éthérée, hors sol, loin d’un pragmatisme que nous imposerait la crise qu’il est important de défendre une création exigeante et dissociée des évaluations par indice de rentabilité. Les œuvres de création sont par nature difficiles d’accès parce qu’elles ouvrent sur des symboliques complexes et non encore assimilées. Le trouble provient de ce que plus l’œuvre œuvre, c’est à dire plus elle remet en cause nos perceptions collectives du monde et la perception intérieure de nos affects, plus elle nécessite que les destinataires soient liés par leur histoire propre à une pratique de leur réception. Autrement dit, il n’y a pas de réception possible des œuvres sans processus individuels et collectifs dans lesquels elle vienne s’inscrire. Le plus consternant de l’époque est de voir que les élites politiques ne s’inscrivent plus elle-même dans une pratique des esthétiques leur permettant d’y accéder.

Car l’esthétique est un partage sensible du monde comme le dit Jacques Rancière[1]. L’œuvre contemporaine, pour autant difficile d’accès qu’elle soit est un transport en commun (le bon mot est de Jean-Luc Godard), et permet de déjouer les lignes d’autorité comme elle permet à l’inverse d’en établir des cadres. Au début des années 80, Ronald Reagan arrivait au pouvoir aux Etats Unis avec la feuille de route de rétablir l’image de l’armée, en panne de vocations depuis la guerre du Vietnam. Son administration va procéder par appel d’offre, et financera la réalisation du premier Rambo. Dans les années qui suivent, les demandes d’enrôlement dans l’armée américaine vont augmenter significativement, en même temps que les terreurs collectives liées à la guerre froide étaient réactivées par des événements opportunément exploités.

Une politique culturelle de la création ne peut se fonder sur une logique de la demande sans mettre en jeu les fondements démocratiques de son action. La demande ressort de la propension naturelle que nous avons au besoin de répétition. C’est dans le commun des répétitions que se développe une culture qui fonde notre sentiment de la communauté. Mais pour que la communauté atteigne le cap de la société il faut qu’elle se donne les moyens de débattre avec elle même, et donc de percevoir les termes du débat qui la concerne. Les mouvements de l’histoire, les événements qui la bouleversent, les affects qui la traversent, nécessitent des formes nouvelles d’expression qui permettent d’en faire partage. Or toute répétition symbolique viendrait écraser le vivant qu’elle chercherait à manifester par le poids de ce qu’elle transporte par son usage historique. Ce qu’elle a déjà servi à manifester. C’est ce que Nathalie Sarraute indiquait en disant des mots qu’ils se peuplaient. Il faut des œuvres de rupture, de propositions inédites et de remises en cause des évidences perceptives. Les œuvres qui sont difficiles d’accès (Ludovic Jolivet dit par rhétorique tribunicienne inaccessibles) sont simplement des œuvres pour lesquelles nous n’avons pas de solutions préalables de réception. C’est dans l’assemblée des destinataires, dit public, extraction symbolique de la communauté, que vont se créer les solutions de leur réception, et par elle que se fondera l’esthétique qui, ainsi vitalisée, migrera avec un peu de chance par capillarité dans les profondeurs du corps social.

La question de la demande comme la question de l’esthétique appellent la question du désir, de la libido. L’époque industrielle, dont nous vivons la crise, et les besoins d’écoulement des objets de sa production, ont généré une formidable invasion du champ esthétique par les visées du marketing. Les industries de l’information ont surmultiplié nos expositions à ces esthétiques orientées, captivantes de nos désirs et de notre attention aux choses, aux causes. Les œuvres de création libre appellent d’autres formes d’attention et nous permettent de ré-investir notre désir, individuellement et collectivement. Elles permettent aux gens (public, destinataires) de participer à la circulation symbolique plutôt que d’en être que des objets vectorisés vers la perduration d’une consommation toujours plus intrusive, centrale et impérieuse. Bernard Stiegler n’hésite pas à parler de véritable guerre à l’œuvre[2].

La violence de l’élu est ici d’afficher ouvertement sa volonté de tenir hors d’accès les œuvres complexes au plus grand nombre, en imposant une défense contre un prétendu élitisme. Quel élitisme ? Celui de cultiver l’acuité de sa perception? C’est surtout qu’en fait, c’est lui qui fait acte d’élitisme en cela qu’il circonscrit l’accès aux œuvres complexes à une frange réservée de la population de façon singulièrement autoritaire, il faut lire les mots qu’il emploie. Pour autant ce mouvement de confiscation des œuvres ne date pas d’hier et les programmateurs ne sont pas nouvellement frappés dans leur liberté. La prétendue autonomie dont ils disposaient étant contrôlée par les évaluations de leurs tutelles politiques, ils déplaçaient vers les artistes la barrière d’accès, en se chargeant parfois eux-mêmes d’estimer un spectacle qui leur était proposé inaccessible pour leur public. La question n’est pas d’un contrôle du bon usage de l’argent et des mandats publics, mais des politiques sur lesquelles elles sont fondées. L’austérité de notre époque, qui n’est donc pas qu’économique, a pris un tour de vis certain et la question de l’émancipation se déplace par la force centrifuge vers la périphérie des préoccupations politiques.

Il y a un déplacement inquiétant de l’impulsion du geste artistique depuis l’artiste vers l’élu. En 2011, déjà, dans son édito du théâtre de l’Echangeur, Régis Hébette en dénonçait le mouvement[3]. L’élu serait celui qui tranche de ce qui doit être ou non, il conduit, il prescrit. Depuis quelques années déjà, les artistes ne voient plus leurs projets accompagnés sur la base du développement de leur œuvre, mais doivent répondre à des appels d’offre et prendre ainsi la position de prestataire d’une initiative politique. N’est-ce pas en soi inquiétant ? Et n’est-ce pas alors un faux semblant qui se joue quand les représentants du peuple appellent au secours les artistes pour leur impertinence et leur subversion quand s’accomplissent les événements tragiques de la société civile mettant en cause la démocratie ?

Car oui, ces derniers temps de l’ère post Charlie, quand le monde de la création questionne les politiques sur leurs intentions et les moyens qui lui sont donnés, ces derniers renvoient l’appel en déclarant : nous avons besoin de vous pour la citoyenneté comme ils disaient auparavant de la crise : nous avons besoin de vous pour ré-enchanter le monde. Mais sur les murs des grottes de Lascaux les peintres rupestres faisaient déjà des œuvres aux symboliques si puissantes qu’encore aujourd’hui on pourrait croire qu’elles nous sont autant adressées qu’elles l’étaient à leurs contemporains, et on était à plus de dix mille ans des cités grecques. Et plus avant encore, les quelques singes qui sautèrent de la branche pour envahir la plaine en se dénaturant, signant par là un acte originel d’hominisation, accomplissaient tout sauf un ré-enchantement de la branche.

La création contemporaine n’est ni virginale ni immunisée des appétits de marché et/ou de pouvoir. Le rôle du politique n’est ni de la conduire ni de la contraindre, ni de la réduire à des problématiques qui le concernent lui seul, mais au contraire d’en garantir la réalité de sa liberté comme les moyens de sa vitalité.

 

[1] Jacques Rancière, Le partage du sensible, La Fabrique, 2000.

[2] Bernard Stiegler, La misère symbolique, Galilée, 2005

[3] http://www.lechangeur.org/edito-septembre-2011/

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