Nouvelle réforme territoriale : un danger pour les scènes conventionnées ? 20 janvier 2015

Contribution de Philippe Sidre, directeur du TGP de Frouard, à la journée du 20 janvier 2015

Nouvelle réforme territoriale : un danger pour les scènes conventionnées ?

Avec les structures labellisées, la centaine de scènes conventionnées constituent une des ossatures de la création artistique, de sa diffusion et de l’action culturelle sur le territoire national et en particulier sur ce que l’on pourrait appeler les territoires intermédiaires. Leurs missions sont définies par la Charte des missions de service public et réalisées dans ce cadre constitutionnel et républicain.

Elles constituent un vaste réseau culturel sur le territoire. Elles sont installées en dehors des grands centres urbains dans les zones périurbaines ou rurales ou dans des villes petites et moyennes. Leurs projets culturels et artistiques sont au service de l’ensemble de la population. A ce titre, elles développent toute une gamme d’actions culturelles, non pas pour « remplir leur salle » mais pour permettre une appropriation des œuvres artistiques contemporaines par la sensibilisation et l’éducation artistique. Elles installent une proximité sensible avec le public, qui est de ce fait très varié et constitue une mixité de la population locale et extra locale, permettant par là-même pour chacune et chacun de vivre ensemble un moment émotionnel intense face à la présentation d’une œuvre artistique.

Par le réseau national qu’elles constituent, le plus souvent en partenariat avec les structures labellisées (scènes nationales, CDN, CCN), elles accompagnent la création artistique d’aujourd’hui. Elles aident à son éclosion, aux premiers pas professionnels des artistes. A l’aide des petites équipes professionnelles dont elles sont dotées, elles accompagnent les projets de jeunes artistes en les accueillant en résidence de création, en les aidant techniquement, structurellement et artistiquement, en leur permettant de montrer leur travail au public dans de bonnes conditions, en accompagnant la diffusion de leurs œuvres dans les réseaux professionnels régionaux, nationaux ou internationaux, en les conseillant dans la prise en compte des dispositifs d’aide à la création et à la structuration.

Depuis ces dernières années, les scènes conventionnées ont été à l’initiative de dispositifs professionnels innovants dont les objectifs sont d’améliorer les conditions de production et de diffusion en soutenant collectivement des projets artistiques (résidences partagées, coproductions élargies, mutualisation de la diffusion), évitant par là même des dépenses inutiles, garantissant la liberté de création tout en ayant le souci d’une garantie de la diversité. Ces groupes et réseaux ont rapproché toute la gamme des lieux culturels publics sur un même projet, en permettant l’échange des bonnes pratiques professionnelles et en structurant le paysage artistique et culturel d’une région ou d’un territoire interrégional. Depuis 5 ans, ces réseaux ont développé des dynamiques et des collaborations inter réseaux permettant à des jeunes équipes artistiques d’être produite et diffuser plus loin de leur base originelle. C’est le cas du Groupe des Vingts Rhône Alpes, du Groupe des Vingts Ile de France ou de Quint’Est, exemplaire dans sa démarche interrégionale, dont la carte des nouvelles régions peut aujourd’hui prouver sa dimension visionnaire. Ces initiatives ont progressivement été reconnues puis accompagnées par les institutions régionales et nationales, certes avec des moyens très limités.

Il est évident que ce travail immense fourni par ces lieux culturels ne saurait aujourd’hui être nié. Or, force est de constater que nous assistons depuis les dernières élections municipales, dans plusieurs petites villes situées en banlieue ou non des grands centres urbains, à une négation et une remise en cause des projets artistiques et culturels construits patiemment, parfois depuis des dizaines d’années. Au nom d’une culture prétendument populaire, certains théâtres ont vu s’installer une programmation parachutée, consumériste, non diversifiée, consensuelle et mercantile.

Ces programmations de spectacles n’ont rien à voir avec une saison de spectacles proposée dans une scène conventionnée. Elles ne se construisent pas sur une analyse de besoins des populations. Elles ne s’inscrivent pas dans des objectifs sociaux, éducatifs, d’émancipation de l’être, d’ouverture sur le monde, d’apprentissage de la citoyenneté, de développement de l’imaginaire et du vivre ensemble. Au contraire, elles répondent aux attentes des gens et s’inscrivent dans un objectif de profit financier et de culture de masse.

Ce qui, dans les scènes conventionnées, permet de maintenir ces projets culturels et artistiques cohérents, dynamiques, forts de sens et efficaces, dans une dynamique durable sont les conventionnements multipartites et pluriannuels, de l’engagement de l’Etat par son Ministère de la Culture jusqu’à l’engagement local, en passant par les échelons régionaux, départementaux et intercommunaux.

Les réformes territoriales aujourd’hui en marche, risquent de gravement bousculer, voir réduire à néant ce travail. Ces lieux ne doivent pas touchés face à la mise en place des métropoles et la refonte de l’échelon départemental. Non seulement, ils doivent être pérennisés, mais ils doivent aussi être renforcés, comme les lieux culturels labellisés. Nous avons déjà des exemples de ce risque de démantèlement. Le regroupement ou fusion de plusieurs structures, petites et grandes, se fait au détriment, à long terme, des plus petites structures qui perdent progressivement leur indépendance de programmation, leur singularité. Cela a aussi pour conséquence une diminution des moyens adéquats et contribue ainsi à l’appauvrissement des projets.

Le redéploiement des compétences vers le bas risquent aussi d’affaiblir les projets artistiques face à des politiques culturelles locales niant les fondamentaux de l’action culturelle auprès des publics au profit de programmes de type « vu à la TV » ou fabriqués sur mesure par des tourneurs privés.

Aujourd’hui, suite au choc insupportable des événements dramatiques qui se sont déroulés en région parisienne les 7 et 9 janvier dernier, nous avons la responsabilité, toutes et tous, de renforcer les valeurs républicaines, de redonner du sens à une vie en société, d’instaurer le débat, de lutter contre l’antisémitisme et le racisme en général, de défendre la liberté d’expression et en particulier de la presse, etc…

Nous pensons que la diffusion de la création artistique dans sa diversité est indispensable au bon fonctionnement d’un groupe social. Dans les théâtres et les salles de concerts, les œuvres artistiques permettent d’appréhender les événements de la vie avec distance, avec recul, de construire un discours, une pensée, de participer à des débats, de s’instruire, d’éprouver du plaisir, de critiquer, de partager des émotions, de regarder autrement, de grandir, de prendre le temps,… bref de vivre pleinement, tout simplement.

Pour ce faire et dans le flou des conséquences de la réforme territoriale, nous devons partager cette réflexion avec les élus et les professionnels des institutions républicaines pour construire ensemble les politiques culturelles de l’avenir.

 

Vandoeuvre-les-Nancy, CCAM – Scène Nationale.

20 janvier 2015.

Philippe Sidre, directeur du TGP de Frouard, scène conventionnée pour les arts de la marionnette et les formes animées. Délégué régional SNSP.

Pour lire le document en format word, c’est ici Contribution-P-Sidre20janvier15

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