Recherche en économie et engagement? par Christine Sinapi juin 2015

La recherche en économie financière peut se réduire aux choix fondamentaux qui dirigent tout projet : celui de l’objet, celui du cadre théorique et celui du mode de diffusion des résultats. Etre engagé, pour qui décide de conduire des travaux de recherche, relève alors, à mes yeux, de ces trois choix. Ou, à tout le moins, de la volonté d’inclure une forme d’engagement dans ces positionnements épistémologiques, qui pourraient, et sont sans doute souvent, guidés par d’autres motivations : intérêt intellectuel, reconnaissance personnelle, professionnelle, voire pécuniaire…

Premier choix : l’objet de la recherche. Toute question de recherche relève généralement d’une justification ancrée dans son intérêt théorique : faire avancer la connaissance, à partir d’une démarche nouvelle, sur une question ignorée ou insuffisamment documentée, tester une démonstration originale. Mais le choix de l’objet s’inscrit également dans l’objectif que l’on attribue à l’économie. N’est-ce pas, avant tout, un instrument au service de la cité, de ses objectifs politiques, sociaux? Les questionnements ne devraient-ils pas alors être avant tout dictés par les enjeux humains dans lesquels ils s’inscrivent? Ainsi, le contexte présent voit refleurir les travaux consacrés aux crises financières, ayant « logiquement » pour objet principal les marchés occidentaux. Choisir de travailler sur les économies émergentes d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique paraît alors inapproprié et nécessite de se justifier.

Cette justification repose tout d’abord sur le fait que la prévention des crises financières constitue un enjeu majeur aux plans économiques, mais également sociaux, politiques et humains. Les faits ont montré que les conséquences des crises ne se limitent pas à la seule sphère financière. Effondrements bancaires, krachs boursiers, crises de change peuvent non seulement se répandre par contagion à d’autres zones géographiques, mais peuvent également déclencher des formes complémentaires de crises : crises économiques, faillites d’Etat, crises politiques, instabilité sociale. Ces effets sont exacerbés dans les économies émergentes, rendant la question de la prévention des crises dans ces pays d’autant plus cruciale. Les mesures de prise en charge sociale et de résolution des crises y sont en effet plus difficiles à mettre en œuvre, voire inopérantes ou inexistantes, en raison notamment du manque de ressources dont peuvent disposer ces gouvernements et également de leur dépendance au contexte financier international[1]. Dans ces pays, les conséquences d’une crise prennent des formes dramatiques. Elles sont associées non seulement à une volatilité macroéconomique et financière accrue, mais aussi à une pauvreté exacerbée, à l’inaccessibilité à l’éducation, aux soins … Là où « nous » annonçons une croissance « faiblement négative », les effets de la crise sont, pour le reste du monde, d’une autre nature : 50 millions de chômeurs annoncés pour 2009, l’accroissement de la mortalité infantile… L’analyse des facteurs explicatifs des crises financières dans le contexte spécifique des économies émergentes constitue alors, à nos yeux, une question économique de premier ordre, dont la justification réside dans l’objet que l’on attribue à l’économie et relève peut-être d’une forme d’engagement.

Deuxième choix fondamental : celui du cadre théorique, c’est-à-dire du modèle décrivant le monde que l’on retient. S’opposent traditionnellement deux grandes approches : la première dite libérale ou orthodoxe, qui a dominé les esprits depuis les années 1980 notamment; la seconde dite keynésienne, qui semble récemment revenir en faveur. La différence majeure réside, pour être simple, dans la « croyance » que les marchés s’auto-régulent, et donc que l’Etat doit être maintenu hors du champ de l’économie … ou au contraire que le « laissez-faire est une prescription pour le désastre économique« [2] et que la régulation publique est nécessaire.

Que doit guider ce choix théorique? L’idéologie politique, l’intérêt personnel, la vanité du chercheur? Pour publier dans des revues académiques cotées aujourd’hui, pour faire entendre sa voie dans le monde de la recherche « rémunératrice » … le choix de l’orthodoxie s’impose de lui-même. Rester objectif dans ce choix relève peut-être de l’engagement : rester ouvert aux questionnements, prêt à remettre en cause son choix, ne pas nier les faits démontrés … l’échec de l’orthodoxie libérale, en termes d’effets humains de ses prescriptions, relève de ces faits ; celui du socialisme économique (marxisme) également… ; reconnaître dans le cadre théorique une posture et « garder l’esprit ouvert à cet égard« [3] constitue alors peut-être aussi une forme d’engagement. Celui de tester ses questions dans un cadre non orthodoxe aussi…

Enfin, dernier choix, celui du mode de diffusion de ses résultats, qui n’est peut-être pas si anodin. Ainsi, ne pas cibler les média académiques en fonction de leur classement CNRS … mais de leur positionnement théorique, de l’impact potentiel au plan social ou politique de leurs directeurs de publication et comités scientifiques; Ainsi intervenir à des tribunes non académiques et sans démagogie : expliquer à des chefs d’entreprises les conséquences auto-réalisatrices de leurs décisions d’investissement et d’embauches dans un contexte de crise, leur affirmer leur responsabilité sociale et économique en en démontrant les effets … contribue peut-être à une forme d’engagement : celui de faire savoir et de faire comprendre les conséquences économiques de leurs actes, objectivement, à ceux qui agiront.

Moraliser le capitalisme est un leurre, mais aider les « autres » à asseoir leurs choix politiques sur des connaissances objectives devrait être le seul objet de l’économie « engagée », telle que nous la comprenons. Se pose une autre question : s’agit-il vraiment d’engagement, ou simplement d’honnêteté?

[1] Ainsi, le recours au prêteur en dernier ressort, qui constitue une des « solutions » incontournables en cas de crise bancaire, peut se révéler d’usage limité voire contre-productif dans certains de ces pays. En effet, en présence d’endettement en devises étrangères du système bancaire, l’injonction de liquidité requise doit se faire sous forme de devises étrangères. Or, non seulement les banques centrales de ces pays ne disposent pas d’un montant de devises « illimité », qui serait nécessaire à l’application de cette solution, mais de plus, l’affaiblissement des réserves de change qui en résulte peut suffire à déclencher une crise de change, ainsi que cela a été observé dans les crises asiatiques de 1997-98 par exemple. Au plan social, par ailleurs, la marge de manœuvre des autorités publiques est fortement contrainte. L’indemnisation du chômage, l’accessibilité à l’éducation, aux soins, sont dans la plupart des économies en développement plus limitées (voire embryonnaires) que dans les économies développées. Le coût de telles mesures est contraint par la nécessité de contrôler les déficits publics, ce qui est un point particulièrement critique pour les économies émergentes et constitue une condition d’accès aux aides internationaux (FMI par exemple).

[2] Minsky (1986)

[3] Rogoff (1999)

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