Diffusion des œuvres, réseaux et visibilité du travail des artistes du spectacle vivant dans la région Grand Est. _ Avignon Off.

Un des premiers sujets dont auront à débattre les membres du Conseil Consultatif de la Culture (C3), sur invitation de la Commission Culture du Conseil Régional du Grand Est et de son président Pascal Mangin, portera sur les dispositifs d’accompagnement et de financement du spectacle vivant au festival Off d’Avignon.

Le collectif du 20 janvier a souhaité répondre à cette sollicitation, malgré le manque de temps de préparation que laissait sa programmation dès le 14 novembre 2016, car la région manifestait la volonté de le consulter sur ce point, rendu urgent dans l’agenda de l’unification des dispositifs des anciens territoires. Cette fiche synthétise, dans cet ordre, les travaux, en cours, donc, des commissions du collectif qui ont pu travailler sur les questions de la diffusion, des réseaux et de la visibilité professionnelle depuis maintenant deux ans de vie du collectif, augmentés d’une réflexion d’occurrence.

Mais si nous convenons de nous ranger à l’urgence de la situation, il nous est fondamental de dire d’entrée que commencer une consultation de co-construction culturelle, — tel que le Conseil Régional en affiche la volonté —, sur des questions techniques d’écriture d’un dispositif d’accompagnement festivalier, c’est l’aborder à contresens : La qualité d’un dispositif se fonde avant tout sur la qualité des intentions et du projet politique qui le produit ; et la pertinence de ce dernier se fonde avant tout sur la bonne analyse des besoins des acteurs de la culture et leur prise en compte pour sa constitution à son essence.
Voilà pourquoi nous allons nous appliquer ici à replacer la question avignonnaise dans son contexte. Avignon seul ne répond pas à toutes les nécessaires expositions professionnelles en festival. Les festivals ne répondent pas seuls à la question de la visibilité des artistes sur le plan national. Le national ne peut être aujourd’hui le seul horizon de diffusion des œuvres. La diffusion des œuvres — sauf à n’envisager la création artistique que sur le plan de la compétitivité entrepreneuriale — ne peut être le seul critère par lequel on envisage l’évaluation comme l’encapacitation des équipes artistiques. Pour arrêter ici une liste qui pourrait continuer, disons que c’est plus généralement de la santé de la création, des moyens qui sont donnés à l’accompagnement des équipes artistiques dans la garantie de leur indépendance qu’il s’agit. Ainsi, le danger d’une vision hors-sol de la diffusion abordée par la périphérie festivalière serait double. Tout d’abord ce serait celui de laisser Avignon se réduire à une vitrine communicant le rayonnement culturel de la région. Ensuite, ce serait celui de faire peser sur les épaules des équipes artistiques seules la responsabilité de la diffusion de leurs œuvres, — dont le critère de volume devient de plus en plus décisif des conventionnements et des
subventions ponctuelles des collectivités et de l’Etat —, alors que l’amenuisement du marché

de la diffusion est essentiellement dû au rétrécissement des budgets culturels. Ce serait alors n’envisager la vie des œuvres qu’au travers des patterns de compétitivité de l’économie de marché, qu’on sait mortifères aux esthétiques exigeantes ou novatrices, par nature inadaptées à ces standards.
Il nous importe, pour effectuer correctement la mission de consultation qui nous est proposée, de pouvoir mettre en perspectives les questions techniques avec les intentions et la vision politique qui les sous-tend. Nous serons donc attentifs à ce qu’une urgence de calendrier ne vienne pas obstruer ce préalable sans lequel nous ne pourrions parler de réelle co-construction. Le collectif du 20 janvier a déjà pu s’exprimer sur l’attente qu’il avait de voir un projet de politique culturelle s’énoncer lisiblement. Nous attendons que ce premier chantier en soit l’occasion.

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1.Les festivals

1.1 Présence des œuvres dans les festivals, en général Le festival d’Avignon est consensuellement le temps fort pour le spectacle vivant, notamment le théâtre. Cependant il ne permet pas l’exposition exhaustive de toutes les esthétiques et disciplines (rue, danse contemporaine, performance, musique de création, émergence…). Elles ont parfois des événements plus spécifiquement dédiés et ainsi plus appropriés au repérage de la diversité de création. Nous préconisons de ne pas restreindre l’accompagnement festivalier à Avignon seul. On peut penser à Chalon dans la rue, à Charleville, mais la liste ne doit pas nécessairement être close sur des solutions uniquement de prestige et doit surtout partir de la problématique du parcours des compagnies. En tout état de cause, l’exemple avignonnais offre un bon modèle à penser pour comprendre l’économie qui y est relative, et qui se reproduit ailleurs.

1.2 Cas modèle du festival d’Avignon. La fréquentation professionnelle est au premier abord l’objectif primordial des équipes qui viennent à Avignon. Ces objectifs sont fortement variables en fonction de la nature du spectacle proposé, de la réputation
de l’équipe artistique qui la porte, de son inscription dans divers réseaux de diffusion et de la position artistique soutenue. Il convient donc de penser le dispositif de sélection et d’accompagnement du Conseil Régional dans une qualité de dialogue suffisante pour prendre en compte ces singularités dans la mise au point d’une stratégie à chaque fois adaptée, et une évaluation par tableau comparatif de performance des différents spectacles en volume de fréquentation ne se montre pas pertinente.
Dans cet ordre, si le poste de chargé.e de diffusion est un enjeu fondamental, il ne peut s’envisager de façon standardisée. Certains chargé.e.s de diffusion, par leur carnet d’adresse et la reconnaissance qu’ils ont acquis du milieu professionnel sont en soi
des gages de bonne fréquentation. Il apparaît inapproprié, voire préjudiciable aux artistes, de leur imposer un coaching qui ne peut être un avantage que pour des équipes non encore parfaitement aguerries. Un coaching imposé ou une surveillance permanente des résultats de fréquentations mettent les compagnies dans une relation de subordination voire d’infantilisation néfaste à l’équipage artiste / collectivité. La question des attaché.e.s de presse suit exactement la même logique que celle des chargé.e.s de production quand à la singularité nécessaire des stratégies. Il est important noter que l’effet rebond d’une année l’autre en cas de bonne presse est spectaculaire en terme d’accroissement de la fréquentation et qu’il convient alors de laisser l’opportunité d’une re-programmation de l’équipe en année suivante.

La question dépasse le seul poste de chargé de production. Ainsi on note l’importance croissante d’intermédiaires de type bureau de production dans les résultats de fréquentation pro. Ils offrent un effet de label de qualité aux artistes qu’ils accompagnent. C’est la même logique qui s’opère avec certains théâtres reconnus d’Avignon OFF, qui permettent un premier repérage pour les professionnels par le fait qu’ils opèrent un sélection exigeante dans leur programmation. Si cette question du repérage par agent intermédiaire signe une forme de prolétarisation de l’artiste regrettable, on observe que seules les régions dotées d’agences en réseaux, type charte Onda ou la Collaborative, sont à même d’offrir un effet de label comparable, par la capacité qu’elles se sont données, dans la mutualisation de leurs moyens et l’extension de leur territoire d’opération, de proposer des sélections variées et pointues. Certaines agences régionales vont même entretenir des liens privilégiés avec ces structures (Bretagne – Manufacture, par exemple) et offrent des voies de programmation facilitées aux équipes qu’elles soutiennent.

Il apparaît donc important de concevoir un dispositif qui non seulement ne restreint pas l’éventail du choix des théâtres par les compagnies mais encore facilite l’accès à des lieux de programmation repérés. Ici encore, c’est le projet de l’équipe artistique qui doit être le point de départ. La caserne des pompiers par la prédominance du critère régional dans sa programmation, ne permet pas d’effet de label, mais offre des atouts considérables par son fonctionnement collectif, son positionnement éthique, notable à Avignon, du fait de son modèle non lucratif et sa réputation historique. Elle doit évoluer pour accueillir des temps professionnels hors spectacle : espaces de travail pour les compagnies, accueil des artistes de la région venant sans spectacle pour entretenir leurs réseaux, espaces de vie pour que les programmateurs restent entre les spectacles, y tiennent des rendez-vous ; organisations de rencontres et débats et autres événements sur place. Les travaux de l’ordre de ceux qui se tiennent au collectif du 20 janvier pourraient s’y dérouler et pourraient ainsi donner une visibilité de la région Grand Est sur le plan national pour des contributions aux réflexions de politiques culturelles.

1. 3 Extension aux autres événements festivaliers et autre temps forts professionnels – Présence des artistes en dehors de la diffusion de leurs œuvres ( effet salon).
Comme d’autres régions, le Grand Est se doit d’être présent sur des événements d’envergure, tel les Bis de Nantes, les biennales, les festivals, en donnant les moyens à ses acteurs (artistes, établissements, équipes artistiques…) de participer à l’émancipation du territoire. Elle pourrait intégrer des réseaux inter régionaux, européens et internationaux ( par exemple l’IETM – Réseau international des arts du spectacle – qui rassemble de nombreuses organisations professionnelles d’une quarantaine de pays différents) Les moyens à mettre en place sont simples à l’instar de ce qui est proposé plus haut pour la caserne : prendre un stand, prendre en charge hébergements et déplacements des équipes artistiques, organiser des débats, interventions et conférences sur des sujets d’actualité qui entraînent la venue des professionnels.

1.4 Paris est un festival permanent. Une programmation dans un théâtre parisien peut procurer une fréquentation professionnelle comparable à celle d’un festival, et cependant dans des conditions techniques permettant une qualité de réalisation que les conditions avignonnaises (partage des installations techniques, réduction du matériel, créneaux réduits à une heure de spectacle…) interdisent la plupart du temps. D’autres grandes villes doivent être considérées. Ici encore c’est la singularité des projets qui doit guider l’action. Nous préconisons que le Conseil Régional du Grand Est s’inspire de l’ancien modèle d’aide à la diffusion nationale de Lorraine.
1.5 Festivals et dynamiques transfrontalières et internationales. De par sa position géographique, la région du Grand Est doit non seulement s’inscrire mais animer des dynamiques transfrontalières. Pour les équipes artistique, c’est l’opportunité d’une première étape vers le développement de coopérations plus larges et plus structurantes. Plus largement, il n’existe pas de programme européen dédié spécifiquement à la culture. La région, qui accueille en son sein le parlement de la communauté européenne, doit se montrer locomotive dans la promotion de ce développement politique essentiel. Tout se joue ces prochains mois, à l’heure de la révision des programmes et il n’y a pas de leadership politique manifeste en la matière. Le rayonnement européen semble obligatoire pour une collectivité qui compte 4 frontières et qui est d’une stature comparable en taille et en démographie au tiers des états de l’Europe des 28. Plusieurs perspectives sont à considérer : L’inscription dans des réseaux européens et internationaux (ietm cité plus haut, instituts français…), présence dans des festivals d’envergure (Edimbourg, Tarrega, Helsinki…).

2. Le rayonnement national n’existe pas sans tissage local

2.1 Les réseaux internes
Nous n’allons pas traiter ici de la diffusion intra régionale. Ces questions viendront en leur temps dans l’agenda des réformes. Notons cependant la nécessaire mise en cohérence des diffusions régionales et nationales dans le parcours des équipes artistiques. Les spectacles qui iront à Avignon en fin de saison N verront nécessairement une saison N+1 blanche en diffusion nationale, le temps que les programmations s’enclenchent. L’agrandissement du territoire régional et donc l’accroissement du nombre des programmateurs qui y sont présents doit être l’occasion de l’activation de réseaux prenant appui sur l’existant (Quint’est, régionales..). Ils permettraient, en plus de la stimulation de partenariats nouveaux, des protocoles de circulations croisées d’oeuvres en attente de diffusion nationale qui offriraient une continuité d’activité propice à la stabilité structurelle des équipes. Pour cette nécessaire coordination, il faut que les outils opérationnels de la région (services, agence) soient les mêmes pour les deux dimensions et qu’ils inscrivent leur accompagnement dans la durée comme dans la proximité. Ils faut en outre, qu’ils soient dotés des compétences et des moyens qui le rendrait capable de coordonner l’implication des autres collectivités (villes, métropoles, départements…), qui constitue ici encore, un enjeu incontournable du renforcement des moyens de la culture à la suite des réformes territoriales.

2.2 Avant le national : l’inter-régional Le modèle de coopération inter-régionale est sans conteste le faisceau des agences régionales signataires de la charte ONDA (Arcadi Île-de-France, OARA Aquitaine, ODIA Normandie, Réseau en scène Languedoc-Roussillon, Spectacle vivant en Bretagne) qui se sont par ailleurs fédérées en réseau (La Collaborative). Elles offrent aux équipes qu’elles accompagnent des avantages considérables : Un territoire de diffusion quintuplé pour la première saison d’exploitation des créations, des partenariats spécifiques à l’international (instituts français) ou sur des registres singuliers (émergence, festival impatience…), des moyens conséquents d’apports en ingénierie ou en production , des compétences démultipliées, à quoi il faut ajouter les avantages notés plus haut pour la présence dans les festivals et le repérage professionnel. En supplément à cela l’ONDA apporte des moyens renforcés au soutien de la programmation des œuvres soutenu par le groupement au travers du réseau de diffusion national dont il a la mission.
Les équipes artistiques des régions qui ne sont pas adhérentes à ces chartes et réseaux sont en quelque sorte handicapées par rapport aux autres tant la démultiplications de moyens auxquels elles ne peuvent accéder est patente.

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Très vite, il apparaît dans les analyses que nous faisons des questions relatives à l’accompagnement professionnel des équipes artistiques par la région que c’est autant par la qualité de l’outil opérationnel qu’elle choisira d’établir que par les moyens politiques et financiers qu’elle mobilisera (l’un allant avec l’autre) que la collectivité pourra se doter d’un projet culturel ambitieux. Le modèle de l’agence ne suffit pas en soi s’il n’est pas pensé dans une configuration de moyens, de réseaux et de dialogue seuls capable de lui faire épouser les enjeux à mesure qu’ils changent au travers des époques, des singularités des artistes et des spécificités catégorielles. Le risque serait d’avoir des politiques à deux vitesses entre les régions qui se sont saisies de cette réalité et les autres. Nous ne pouvons faire l’économie de ce débat.
Une part importante du bénéfice de la culture se joue dans des temps insaisissables, dans une économie indirecte, lointaine, diffuse. On ne peut y associer des attentes de retours sur investissement directs. On ne peut non plus balayer le problème d’un revers de la main pour cause prétendue de réalisme économique. La fonction de la culture propose de revenir à la racine même du mot économie : l’administration de la maison. Dans une maison qui provient de la fusion de trois précédentes, aux histoires et cultures différentes, il apparaît inconcevable que l’administrateur ne s’occupe pas prioritairement du partage du sensible qui est au fondement de toute entité politique, de toute individuation collective et personnelle.
La région Grand Est sera perçue comme rayonnante si demain des artistes choisissent de venir s’y implanter. Ils le feront s’ils voient qu’ils pourront y développer dignement leurs activités. La bonne santé générale suivra pour le reste, les exemples ne manquent pas.

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